Je me souviens du moment où j’ai arrêté de regarder les hommes dans la rue. Pas un déclic brutal, plutôt une fatigue qui s’est installée. Le genre de fatigue qui vient quand on court trop longtemps sans but. Je cours toujours, remarque. Cinq fois par semaine le long des quais, parfois plus. Mais ce n’est plus pareil. Avant je courais pour sentir mon corps vivant. Maintenant je cours pour oublier qu’il existe.
Trente-huit ans. Célibataire depuis deux ans et demi. Je ne compte plus mais mon corps compte à ma place apparemment. Les muscles sont là, le ventre plat aussi, les cuisses fermes. Tout ce qu’il faut selon les standards. Mais personne ne les voit vraiment. Ou alors ils voient juste ça, le contenant, jamais ce qu’il y a dedans qui s’agite et qui cherche. — rencontre à Rouen.
Ce qui me manque c’est pas compliqué. C’est un regard qui dure un peu trop longtemps. Une main dans le bas du dos quand on traverse la rue. Quelqu’un qui me demande comment s’est passée ma journée et qui écoute vraiment la réponse. Le sexe aussi bien sûr, je serais hypocrite de ne pas le dire. Mais le sexe qui vient après tout le reste.
Je suis sur ces annonces de rencontres gratuites depuis une semaine. Rouen c’est pas immense mais j’ai l’impression de chercher une aiguille. Peut-être que tu es cette aiguille. Peut-être que tu cherches la même chose que moi. Quelque chose de vrai, même si c’est fragile.